Les prairies ont grillé, les zouzous sont au foin depuis le mois de juin.

Alors que d’habitude les animaux peuvent profiter de grignoter un peu d’herbe fraîche à la belle saison, cet été, ils sont très vite repassés au régime hivernal.

La série de canicules que nous avons traversée a bouleversé les plans et, nous nous retrouvons au point mort.

En effet, dès les premières chaleurs, l’herbe qui commençait à sécher tranquillement dans la perspective d’être broutée en fin de saison a littéralement grillé sur place. Nous avons été contraints de mettre le projet pâturage tournant en standby en attendant le retour de températures plus clémentes.

Ces dernières semaines, la fraîcheur est revenue, mais pas les perspectives de mise au vert. Parce que : herbe stressée par une sécheresse extrême tout l’été + pluies importantes qui réhydratent tout d’un coup = cocktail Molotov pour la santé de nos zouzous.

Sans compter que, ce n’est pas parce que l’herbe commence à repousser que le sol est suffisamment rassasié en eau pour être pâturé à nouveau dès tout de suite.

Laissez-nous vous expliquer …

Dans des conditions normales, si l’herbe des praires n’est pas coupée pour faire du foin, elle finit par sécher en place et cela donne ce qu’on appelle du stock sur pied.

En gros, c’est du foin qu’on n’a pas fauché, et que les animaux pourront pâturer en fin d’été ou à l’automne.

Au terme de son cycle normal, l’herbe fane – elle est parfois rincée par la pluie – ce qui entraîne des pertes de certains éléments solubles qui la composent, comme les sucres (fructanes). Le stock sur pied devient alors un fourrage sec et stable, avec environ 85 % de matière sèche.

Cette année, la sécheresse est survenue très soudainement, et les plantes se sont retrouvées en manque d’eau brutalement.

Avant de griller totalement, au début de la période de stress, l’herbe continue à fabriquer des sucres grâce à la photosynthèse. En principe, ces sucres sont des réserves d’énergie qui lui servent à fabriquer de nouvelles feuilles et de nouvelles tiges, mais en l’occurrence, les plantes ont été foudroyées de chaleur et sont entrées en dormance.

Du jour au lendemain, la prairie est passée du vert tendre au jaune biscotte.

Les équidés, et plus particulièrement les ânes, sont adaptés à des milieux où la végétation peut être relativement pauvre et fibreuse. Leur système digestif leur permet de tirer efficacement parti de fourrages grossiers. Donc ils ont généralement des besoins énergétiques relativement faibles. Toutefois, ça ne veut pas dire qu’ils peuvent être laissés sans surveillance sur une prairie échaudée, au contaire ! Quand les plantes passent en mode survie, les sucres qui auraient dû servir à leur croissance restent stockés dans la plante, ce qui la rend très riche malgré les apparences. Et ça pose de sérieux problèmes pour le pâturage.

Mais ce n’est pas tout !

Notre décision de laisser les prairies intactes a également été motivée par des considérations écologiques.

Après un été aussi éprouvant, le sol avait besoin qu’on lui fiche un peu la paix. 😅

Le couvert végétal, même jauni et en apparence complètement sec, joue encore un rôle essentiel : il protège le sol des rayons du soleil, limite son échauffement, ralentit l’évaporation de l’eau et le protège en partie de l’érosion lors des épisodes de pluie intense. Les plantes mortes ou en dormance constituent également une forme de couverture qui permet au sol de conserver un peu mieux ses précieux petits centimètres d’humidité.

Dans ces conditions, faire pâturer aurait signifié ajouter du piétinement à un sol déjà mis à rude épreuve par la sécheresse. Et quand les sols sont secs et fragilisés, le passage répété des animaux peut rapidement dégrader leur structure, notamment en les tassant. À l’inverse, en laissant les prairies tranquilles, nous avons permis au couvert végétal de rester en place et au sol de traverser cette période difficile sans lui infliger une contrainte supplémentaire.

Et alors, maintenant qu’il fait plus frais et qu’on a enfin eu droit à quelques bonnes pluies, pourquoi ne pas simplement remettre tout le monde au vert ?

Parce que là encore, les apparences sont trompeuses. 😏

Oui, l’herbe a recommencé à pousser. Oui, les prairies se sont parées à nouveau de quelques jolies touches de vert. Mais une prairie qui reverdit n’est pas nécessairement prête à être pâturée.

D’abord parce que quelques jours de pluie ne suffisent pas forcément à réhydrater en profondeur un sol qui a subi des semaines de sécheresse intense. Une bonne partie de l’eau est restée en surface, elle a été rapidement absorbée par les plantes, et puis surtout, elle est repartie par évaporation, tandis que les horizons plus profonds du sol restent encore déficitaires en eau.

Et puis, il y a ce petit piège auquel le vert nous expose : une herbe jeune et fraîche n’est pas nécessairement une herbe plus équilibrée pour nos animaux.

Après une période de sécheresse, les plantes qui redémarrent peuvent accumuler des quantités importantes de sucres solubles, notamment lorsque les journées restent lumineuses et que les nuits sont fraîches. La photosynthèse fonctionne alors à plein régime, tandis que la croissance peut rester relativement lente : les sucres produits sont fabriqués plus vite qu’ils ne sont utilisés par la plante pour pousser. Résultat : cette jolie repousse verte, qui semble à première vue beaucoup plus appétissante et « normale » que l’herbe jaune de cet été, peut en réalité être particulièrement riche en sucres.

Pour nos équidés, ce n’est donc pas forcément le buffet à volonté idéal. Bien au contraire. Ça ressemble plutôt à un menu McDo 😅

Une transition brutale entre un régime très sec et fibreux et une herbe jeune, verte et potentiellement riche en sucres pourrait perturber leur équilibre digestif et métabolique. Et après un été où nous avons justement cherché à préserver au maximum leur santé, ce serait dommage de tout précipiter maintenant !

Nous devons donc résister à l’appel du joli tapis vert pour éviter la fourbure.🌱

Le retour de l’herbe est une excellente nouvelle pour la prairie, mais pas encore nécessairement un feu vert pour les animaux. Nous préférons attendre que le sol ait réellement eu le temps de se recharger en eau, que la prairie ait retrouvé une croissance plus régulière et que la végétation soit suffisamment mature et équilibrée pour constituer à nouveau une ressource intéressante.

Bref, une prairie verte n’est pas toujours synonyme de prairie prête à pâturer. Et cette année plus que jamais, on apprend à regarder un peu plus loin que la couleur de l’herbe !

Et puis, il y a une autre bonne raison de ne pas se précipiter : les plantes indésirables.

Une prairie stressée par la sécheresse, puis soumise à un pâturage trop intense alors qu’elle n’a pas encore eu le temps de se refaire une santé, offre des conditions particulièrement favorables à certaines plantes opportunistes.

C’est notamment le cas de la porcelle enracinée, une plante qui apprécie justement les sols secs, tassés et les prairies surpâturées. Elle profite très facilement des espaces laissés vacants par les graminées affaiblies pour s’installer et prendre progressivement le dessus. Et ça on évite, parce que même si les cueilleurs sauvages pourraient s’en régaler, elle est toxique pour nos poilus !

Donc on a décidé de laisser nos prairies au repos, ce qui permet aux plantes fourragères de reconstituer tranquillement leurs réserves et de retrouver leur vigueur, plutôt que de créer un déséquilibre dont certaines espèces opportunistes pourraient profiter.

Bref : cette année, la meilleure stratégie de pâturage, c’est de… ne pas pâturer. 🙃

On préfère donc attendre que les conditions soient réellement réunies : une herbe suffisamment équilibrée sur le plan nutritionnel, un sol correctement réhydraté et suffisamment portant pour supporter le passage des animaux, et une prairie qui a eu le temps de se remettre de cet été particulièrement rude. Tout ça dans l’espoir de favoriser une plus grande résilience de nos prairies dans les années à venir.

Parce qu’une prairie, ça se gère aussi en sachant quand ne pas y mettre les pieds — ou plutôt les sabots ! 🐎🫏

Et donc les animaux n’auront plus rien à manger ?!

Bien sûr que si !

Il faut savoir que, même dans des conditions habituelles, nos animaux mangent du foin et de la paille toute l’année. Premièrement parce que nous n’avons pas assez de surface pour que le seul pâturage suffise à couvrir leurs besoins, deuxièmement parce que de toute façon, en l’état actuel des choses, le pâturage 24h/24 nuirait à la santé de nos ânes.

Donc ils mangent du foin et de la paille, mais un peu plus que s’ils pouvaient pâturer. Et nous ne sommes pas un cas isolé. La majorité des éleveurs ont dû repasser leurs animaux au régime hivernal cet été, dû à l’échaudage des prairies.

C’est ce qui fait que la saison a des chances de s’annoncer tendue : foin et paille risquent de devenir une denrée rare assez vite. Même si les foins ont été récoltés avant les épisodes de canicule cette année, il arrive que certains agriculteurs parviennent à faire une deuxième récolte en fin de saison… Autant vous dire que cette année, c’est grillé (Mouahaha ! Pardon… c’est pas moi, c’est Luciole qui m’a soufflé ce jeu de mots d’un goût douteux 😅)

Dans des conditions normales, le foin et la paille qu’on rentre en été sert de réserve de fourrage pour l’hiver. Or, ce stock a déjà été entamé. Partout. Par tous les éleveurs de grands animaux.

Si nous avions une plus grande capacité de stockage, nous pourrions engranger un gros stock pour tenir jusqu’à la prochaine belle saison pendant que les réserves sont encore pleines et les prix assez bas … mais … nous n’avons la place de stocker que 3 mois de fourrage à la fois. Donc on croise les doigts pour que tout roule jusqu’à la prochaine belle saison. 🤞

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